« 3 juillet 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16346, f. 9-10], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7667, page consultée le 05 mai 2026.
3 juillet [1841], samedi matin, 10 h. ¾
Bonjour mon bien-aimé, bonjour mon Toto chéri. Pourquoi n’es-tu pas venu puisque je
t’avais dit que les barricades n’existaient plus que pour la
forme1 ? Vous laissez aller avec les beaux
jours les bonnes nuits et les charmantes matinées. Vous ne profitez de rien et c’est
moi qui en pâtis. Depuis que vous êtes académicien patenté,
il y a de ça un mois juste aujourd’hui, je vous vois encore moins que jamais, ce qui
est trop peu, même pour ne se dire que bonjour2.
Je viens de lire ta lettre à l’ouvrier en question, elle
est admirable de raison, de douceur et de générosité3. Pauvre bien-aimé, tu n’es pas seulement le plus sublime des hommes,
tu en es encore le meilleur. Je baise tes chers petits pieds. Je vais copier ta lettre
et mettre l’adresse à celle de M. d’Escamps. J’écrirai aussi à mon pauvre père car je suis honteuse de ne
lui donner aucun signe de vie après toutes les promesses successives que je lui ai
faites4. Je voudrais,
mon pauvre bien-aimé, que tu pussesa
m’y mener enfin très prochainement. Je t’aime mon Toto adoré, je t’aime de toute mon
âme.
Juliette
1 Juliette fait référence à sa remarque de l’avant-veille où elle faisait à Hugo le même reproche.
2 Hugo a été élu à l’Académie française le 7 janvier, au fauteuil de Népomucène Lermercier, et sa grande cérémonie de réception, consacrant véritablement son admission, a eu lieu le 3 juin précédent.
3 Cet ouvrier est Pierre Vinçard, « fabricant de mesures linéaires » et rédacteur en chef de la Ruche populaire, qui s’est indigné d’une expression employée par Hugo dans la conclusion de son discours de réception à l’Académie française : « avoir les populaces en dédain et le peuple en amour ». Il s’est donc, selon les mots de Jean-Marc Hovasse, « fendu d’un long article intitulé “De la populace” pour s’élever contre cet aristocratique dédain qu’un Béranger n’aurait jamais montré ». C’est ainsi que, sans animosité, le poète lui répond « par une démonstration prouvant à quel point il ne compt[e] pas commencer sa vie politique sur un malentendu, et sa lettre [est] à son tour dûment publiée dans la Ruche populaire du mois de juillet » (Victor Hugo, Tome I, ouvrage cité, p. 825).
a « pusse ».
« 3 juillet 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16346, f. 11-12], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7667, page consultée le 05 mai 2026.
3 juillet [1841], samedi après-midi, 2 h.
On dirait que le temps a entendu ta colère hier et qu’il se dépêche de se ranger à
son devoir aujourd’hui, car il fait très beau et très chaud ce matin de très froid
et
très vilain qu’il faisait hier au soir. Dieu veuille que ça dure, pour moi je le
désire de tout mon cœur puisque ça te fait plaisir.
J’ai copiéa ta lettre, j’ai envoyéb celle de M. d’Escamps, j’ai écrit à mon père, à Mme Krafft et à
Jourdain, enfin je suis toute prête à
aller dîner aux Marronniersc1 pour peu que le cœur t’en
dise. Hélas !d et cinquante trois mille fois hélas, ça n’est pas pour moi que le soleil
chauffe et que les Marronnierse
verdissent. La rue Sainte-Anastase et le coin de ma fenêtre, c’est assez bon pour
moi.
Cependant, mon bien-aimé, je n’ai pas à me plaindre car tu m’as fait faire hier une
charmante promenade et qui m’a fait beaucoup de bien, mais le bonheur d’hier ne
devrait pas exclure celui d’aujourd’hui, pas plus que le dîner d’hier n’exclut celui
d’aujourd’hui. Le cœur a ses besoins comme le corps.
Juliette
1 Restaurant réputé de Bercy.
a « copier ».
b « envoyer ».
c « Maronniers ».
d Juliette a tracé une vague censée figurer les autres « hélas » qui s’ajoutent.
e « Maronniers ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
